Dans nos entreprises comme dans nos vies personnelles, nous croyons souvent que les conflits relationnels sont causés par des individus mal intentionnés. C’est parfois le cas, heureusement pas si souvent. Une grande partie des tensions naît d’une bonne foi maladroite.
Une remarque trop sèche, une aide trop intrusive, une plainte mal formulée : autant de comportements anodins qui, replacés dans le Triangle Dramatique de Stephen Karpman — Persécuteur, Sauveur, Victime — deviennent les premières amorces d’un Jeu Psychologique. Y répondre de façon viscérale revient à mordre à l’hameçon et à donner vie à ces jeux relationnels consommateurs de temps et d’énergie.
À l’inverse, certaines personnes utilisent sciemment ces mêmes rôles pour protéger leur agenda, éviter une responsabilité ou garder la main sur une situation.
La difficulté, pour un dirigeant, un manager ou un professionnel de la relation, est de distinguer les deux dynamiques — sans tomber dans la paranoïa, ni dans la naïveté.
C’est ce que propose d’étudier par la pratique le Karpman Process Model® (KPM®).
1. Bonne foi : quand l’intention est positive mais la stratégie relationnelle est défaillante
Une personne peut déclencher un Jeu Psychologique tout en étant sincèrement de bonne foi.
Dans le modèle KPM un rôle n’est jamais une identité. C’est une stratégie provisoire, souvent inconsciente.
Le rôle de “Persécuteur de bonne foi”
La personne veut dire les choses. Clarifier. Recadrer.
Mais, sous stress, elle confond puissance et violence, et son message devient une attaque. Ce n’est pas l’intention qui est toxique, mais la forme.
Le rôle de “Sauveur de bonne foi”
La personne pense vraiment aider et veut vraiment aider.
Mais, en imposant des solutions, elle retire du pouvoir à l’autre, le prive d’apprentissage et entretien une dépendance involontaire.
Le rôle de “Victime de bonne foi”
La personne exprime un vrai malaise et un besoin sous-entendu exprimé sous forme de plainte. Elle invite sans le vouloir l’autre dans le sauvetage, l’agacement ou dans une victimisation miroir.
Dans ces trois cas, si la bonne foi n’empêche pas le risque que les autres mordent à l’hameçon et accepte ainsi le jeu psychologique, elle permet de négocier, de réparer. La personne peut s’ajuster si l’on répond correctement.
Lorsque nous réagissons trop vite à ces comportements, nous avons tendance à produire des réponses en jouant nous aussi un des trois rôles.
Par exemple, répondre à une personne qui joue le rôle de victime en se plaignant avec elle déclenche un jeu Victime-Victime. Lui répondre en la secouant ou en l’envoyant sur les roses c’est installer un jeu Victime-Persécuteur. Enfin, lui répondre en trouvant des solutions à sa place ou des excuses met en place un jeu de dépendance Victime-Sauveur.
2. Mauvaise foi : quand le Jeu devient un outil de stratégie et de contrôle
À l’opposé, certaines personnes savent parfaitement ce qu’elles font.
La mauvaise foi est un choix relationnel, souvent motivé par le souhait :
- D’éviter un aveu difficile
- De camoufler une faute
- De protéger un intérêt
- De garder le contrôle d’un territoire ou d’une décision
- De préserver une image ou une domination
- De sauvegarder sa réputation
- De s’éviter la douleur de la culpabilité et de la honte
Et voici une vérité qu’il est essentiel d’ancrer :
On ne peut pas faire reconnaître à quelqu’un sa mauvaise foi.
Chercher à obtenir cet aveu est un piège… et vous perdez.
Pourquoi ?
Parce que la mauvaise foi repose précisément sur la négation, la diversion, le déplacement du sujet, la fabrication d’ambiguïté, le mensonge.
Plus vous cherchez à “démasquer”, plus l’autre se renforce dans sa posture, et plus vous vous épuisez.
Il est là le premier pièges à déjouer !
Votre travail n’est pas de convaincre. Votre rôle est de voir clair pour pouvoir ajuster votre stratégie.
3. Le levier décisif : découvrir l’intention avant de répondre
Beaucoup de personnes gagnent un temps précieux quand ils intègrent cette règle simple du Karpman Process Model :
On ne répond pas à un comportement. On répond à une intention.
Répondre directement au comportement de l’autre c’est le second piège à déjouer !
Car, même s’il est exaspérant, un même comportement peut refléter :
- de la bonne foi maladroite,
- un stress,
- une émotion mal gérée,
- une demande d’aide masquée,
- ou… une stratégie de mauvaise foi.
Chercher à comprendre l’intention ne sert pas à excuser. Cela sert à adapter la réponse et à choisir le bon niveau de protection ou d’ouverture.
C’est là qu’interviennent les protocoles de réponse que nous propose la boite à outil du KPM. Ils évitent de mordre à l’hameçon du comportement.
Pour la personne qui joue un rôle de Victime, lui donner l’occasion d’exprimer son besoin ou de formuler une demande est un excellent moyen de vérifier si son intention est de mettre de la volonté pour sortir de ce rôle ou si, au contraire la personne entend s’y complaire. Donner deux ou trois opportunités à votre interlocuteur et vous aurez une idée plus précise.
De même, demander à une personne qui joue le rôle de Sauveur de canaliser son aide sur ce dont nous avons réellement besoin est une stratégie très au point. Si cette personne voulait réellement aider, elle acceptera volontiers de faire ce que vous lui demandez et n’essaiera plus de vous imposer ses solutions. Elle était donc de bonne foi. Dans le cas contraire, si vous la voyez se débattre dans le Triangle Dramatique, cela vous en dira plus sur ces intentions.
Enfin, pour le rôle de Persécuteur, une fois que vous avez négocié avec assertivité un pacte de non-agression avec la personne qui vous attaque, si vous la voyez revenir à des propos plus respectueux, vous saurez qu’elle était de bonne foi. Dans le cas contraire, sa mauvaise foi apparaitra au grand jour et vous pourrez opter pour une stratégie plus confrontante ou plus protectrice pour vous.
Ce rapide diagnostic de l’intention permet de repérer qui veut quoi de bonne foi et qui cherche à vous hameçonner de mauvaise foi.
4. Le troisième piège à déjouer : vouloir à tout prix avoir raison
Face à la mauvaise foi, les réflexes classiques sont :
De se justifier.
De prouver.
De démontrer.
De refaire l’historique.
D’obtenir justice morale.
Erreur fatale !! Troisième piège à déjouer.
Dans le Triangle Dramatique, vouloir “gagner” est la garantie… de perdre.
En cherchant à avoir raison :
- vous tombez dans la contre-attaque (P–),
- ou dans la justification (V–),
- ou dans l’explication infinie (S–),
… et vous nourrissez le Jeu que vous vouliez éviter.
Le premier mouvement de sortie du Jeu est donc paradoxal :
Renoncer à gagner, renoncer à convaincre, renoncer à prouver.
Il ne s’agit pas de renoncer à la vérité, mais de renoncer à l’obsession de la faire reconnaître par l’autre.
La différence est immense !
5. Comment déjouer concrètement : passer du Dramatique au Compassionnel
Le Triangle Compassionnel (P+, S+, V+) donne la clé :
C’est la face B du Triangle Dramatique.
- Affirmer sans attaquer est caractérisé par le symbole (P+),
- Soutenir sans sauver est caractérisé par le symbole (S+)
- Exprimer ses besoins sans plaintes excessives est caractérisé par le symbole (V+).
Pour quelqu’un de bonne foi qui est seulement maladroit et qui a des intentions positives.
→ On clarifie, on recadre, on accompagne.
En répondant avec P+, S+ ou V+, on lui donne une chance de se réajuster et d’apprendre.
| Rôles | Intentions positives | Parades classiques (gestes 1, 2 et 3) | Effets sur la relation |
| P | Parler d’un sujet important | Non-Réaction (Silence) Accepter la discussion Poser les conditions | La personne reformule sans attaque. Elle était donc de bonne foi |
| S | Aider, soutenir les autres | Non-Réaction (Silence) Remercier pour l’aide proposée Négocier le soutien attendu | La personne accepte l’aide demandée. Elle était donc de bonne foi |
| V | Exprimer des difficultés | Non-Réaction (Silence) Valoriser l’expression des difficultés Identifier la nature du besoin | La personne exprime son besoin ou sa demande. Elle était donc de bonne foi |
Pour quelqu’un de mauvaise foi qui semble tendre vers des intentions négatives.
→ On ne cherche pas l’aveu.
→ On montre qu’on a vu.
→ On pose un cadre. Puis on avance.
→ Et surtout : on ne joue plus.
| Rôles | Intentions négatives | Parades classiques (gestes 1, 2 et 3) | Geste 4 (La confrontation) | Geste 5 (La protection) |
| P | Faire mal, atteindre l’autre | Aucun effet positif La personne est peut-être de mauvaise foi et/ou mal intentionnée | Confronter la personne à son comportement agressif. | S’éloigner de la personne et/ou éloigner la personne de soi… …à court, moyen ou long terme. |
| S | Aliéner, rendre dépendant | Confronter la personne à son comportement infantilisant. | ||
| V | Ne mettre aucune volonté | Confronter la personne à son comportement défaitiste. |
Conclusion : lucidité, non-jugement et stratégie
Le Triangle de Karpman nous enseigne une chose essentielle : la relation dysfonctionne avant que les personnes ne dysfonctionnent.
La maturité relationnelle consiste à :
- distinguer la bonne foi de la mauvaise,
- repérer l’intention sans la supposer malveillante,
- refuser les Jeux sans chercher la victoire,
- protéger la relation quand elle est encore viable,
- se protéger soi quand elle ne l’est plus.
On ne sort pas d’un Jeu Psychologique en obtenant un aveu.
On en sort en changeant de posture.

